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dimanche 15 mai 2011

Mise en abîme

Lors de notre passage à Thessalonique en Octobre dernier nous avons rencontré Michaelis, jeune journaliste, qui mène un projet d’amélioration de la qualité de vie à Thessalonique dont nous avions parlé sur ce blog (Cf. notre chronique : Thessalonique une jeunesse impatiente). A l’époque, il nous avait proposé de faire un portrait de nous qu’il espérait faire publier dans l’édition dominicale d’un grand quotidien national grec. Nous avions accepté et nous nous étions même prêtés au jeu d’une séance de photos avec un photographe professionnel (voir plus bas les photos de la séance photo). C’est ainsi qu’on s’était retrouvé un petit matin très froid à poser avec nos gros sacs, sur un ponton vermoulu au bord de l’eau. L’article a finalement été publié en avril dernier dans un mensuel régional et est illustré des photos que nous lui avions fournies et non de celles réalisées par le photographe professionnel... Aurions-nous été meilleurs que ce dernier ? Quoiqu’il en soit nous remercions chaleureusement Michaelis pour son travail qui, par ailleurs, nous met plutôt en valeur.

Et puis, à l’heure qu’il est c’est un bel exercice de mise en abîme que de lire cet article. D’abord parce qu’il nous permet de voir comment nous pouvons être perçus par les gens que nous rencontrons. Et puis, surtout parce qu’il nous donne à voir le chemin parcouru : l’itinéraire a été pas mal modifié, les publications sur notre blog se sont raréfiées (même si nous travaillons ardemment à pallier à ce problème) et la perspective du retour et les questions qui l’accompagnent se dessinent chaque jour un peu plus.
 
Nous publions ci-dessous une traduction de cet article (réalisée par Iliana Pistoli que nous remercions au passage) agrémentée de nos commentaires rédigés en rouge, avec toutes nos excuses à Michaelis pour avoir sauvagement malmené son texte (c’est tellement plus facile de détruire un texte que d’en écrire un !). Pour ceux qui parlent le grec (ou pas), vous pouvez consulter l’article en cliquant sur l'image ci-dessus, ou encore feuilleter le magazine Parallaxi du mois d’Avril dans lequel le portrait est publié, en cliquant ici.


Voyageurs en Méditerranée, par Michaelis Goudis

Peu avant que les Français ne descendent massivement dans les rues pour protester contre la politique de Nicolas Sarkozy, un jeune couple décidait de laisser sa vie à Paris pour se lancer dans une errance autour de la Méditerranée...

« En rentrant du boulot dans notre petit, mais trop cher, appartement, Chloé me disait souvent emmène-moi loin d’ici ! Alors, on a décidé en commun de partir cette année et de prendre un nouveau départ en voyageant ». Nous marchons avec Laurent Raffier et Chloé Renault sur la plage embrumée de Thessalonique et ils me racontent une histoire qui ressemble à un conte de notre époque.

Combien de couples prendraient le risque de quitter deux emplois bien rémunérés et une vie confortable... pour un voyage ? Peut-être du point de vue d’un jeune grec dont le pays est acculé par la crise, pour nous ça nous paraissait somme toute banal... Chloé me répond : « Ce n’est pas un simple voyage », et elle continue : « nous voulions changer nos vies radicalement, voir ce que nous pouvions faire d’autre ». Laurent ajoute : « c’est une expérience pour mettre à l’épreuve nos capacités et notre personnalité ». Lui-même a travaillé pendant quatre ans comme consultant pour une entreprise de sondages (bon, comme beaucoup d’autres, il a pas très bien compris, alors je répète : j’étais consultant en évaluation de politiques publiques, capice ?) et Chloé était responsable de relations publiques d’un théâtre à Paris (bon là on y est presque. C’est une compagnie de théâtre pour être exact). « On ne voulait plus que d’autres personnes profitent du résultat de notre travail », me disent-ils presque en même temps. Nous n’avons pas le souvenir d’avoir dit ça, mais c’est possible. Surtout que nos anciens employeurs se rassurent nous n’avons jamais pensé qu’ils aient pu voler le fruit de notre travail.

Leur volonté s’illustre aussi dans leurs actions. En septembre dernier, Laurent et Chloé ont quitté leurs obligations professionnelles et ont décidé de voyager autour de la Méditerranée. Toutefois, leur but n’est pas de faire du tourisme. Ou plutôt, ce n’est pas seulement le tourisme. Ils se considèrent comme des voyageurs et ils insistent beaucoup sur cette distinction entre touristes et voyageurs. Bon on développe pas la question, vous nous avez compris hein ? D’ailleurs, le programme de leur voyage confirme leurs arguments. Merci.


Photos de Michaelis Goudis
Les deux grands sacs à dos qu’ils portent avec eux ne sont pas pleins de vêtements, mais ils ont assez d’espace pour leur équipement qui comprend des caméras, des appareils photo, des carnets et des ordinateurs portables. Ouais, enfin faut pas exagérer, on a un ordinateur et un appareil photo pour deux que l’on se dispute régulièrement ! Et on a aussi quelques slips de rechange, quand même ! Ils donnent l’impression qu’ils ont commencé à faire un photo-reportage inspiré du maître d’espèce, Richard Kapisinsi. C’est qui lui ? Connait pas ! Ça doit être un Grec parce que même le Google latin n’a rien à nous dire à son sujet. En réalité, l’intention de Chloé et Laurent est de réaliser des portraits des résidents des pays méditerranéens afin de montrer les caractéristiques communes des peuples de la Méditerranée, ainsi que leurs différences. Bon à l’heure d’aujourd’hui, c’est pas vraiment gagné. Ils publient leurs observations sur leur blog intitulé « Chroniques méditerranéennes », où on peut voir des photos, ainsi que la route qu’ils empruntent grâce à une carte créée spécialement à cet effet.

Leur choix de voyager seulement en bateau a sa propre valeur sémiotique. Houla, un mot compliqué, heureusement on a fait science po. Evidemment, ça n’est pas toujours une mince affaire. « Pour aller au Liban, il va falloir peut-être voyager en cargo, mais ça ne nous effraye pas ... », me dit Laurent en souriant. Finalement on a pris l’avion, c’était plus simple ! Les cargos embarquant des voyageurs suivent des itinéraires bien précis qui ne collent pas avec le notre. Ce n’est pas seulement parce que le bateau est la meilleure façon pour faire l’expérience absolue du voyage, mais aussi parce que leur budget est sévèrement défini. « On a fait des économies pendant quatre ans et on espère que cet argent sera suffisant, sinon ça serait bien de travailler dans l’un des pays que nous traverserons », constate Chloé qui me confie qu’ils ont réussi à rassembler environ 25 000 €. Et voilà un secret bien gardé qui s’étale au grand jour, que vont dire les gens !


On n'a pas l'air con !
L’attitude de leurs familles et de leurs amis a conforté les voyageurs dans leur décision. «Tous étaient, ou du moins, paraissaient favorables», dit plutôt craintivement Laurent qui conserve encore des doutes à propos de sa famille et leur approbation de ce voyage qui place sa vie en dehors des cadres. Papa, Maman, ne m’en voulez pas. Pourtant, c’est peut-être la liberté qui pose les plus grands obstacles. Ça c’est bien dit. « De nos jours, on a l’habitude d’être dépendant de notre travail. Par conséquent, tu te sens un peu coupable parce que tu ne travailles pas et tu en arrives à te demander si tout abandonner était un bon choix... », cogite Chloé, au moment où Laurent, sûr de leur choix, affirme que « ce voyage est la meilleure façon d’atteindre bel et bien l’âge adulte ». Pas sûr qu’on ait déjà atteint l’objectif, ou même qu’on l’atteindra un jour. Peu après, au moment où Chloé prend une photographie du nouveau Conservatoire de musique de Thessalonique, Laurent me confie sa seule crainte : « c’est un peu bizarre que tous tes rêves dépendent d’un morceau de papier qui s’appelle passeport ».

Le voyage de Chloé et Laurent a commencé le 30 septembre 2010 depuis Paris. 7 mois et demi déjà ! Leur première destination a été Venise et après ils ont passé presque un mois en Grèce, au Péloponnèse, à Athènes, à Thessalonique et à Limnos. Leurs prochaines étapes sont Chypre (on n’y est pas allé finalement), la Turquie, le Liban, la Syrie, la Jordanie, l’Egypte (où nous sommes au moment où nous publions cet article), la Tunisie, le Maroc, l’Algérie  (où nous n’irons pas à cause de problèmes de visa) et l’Espagne.


mercredi 11 mai 2011

L’échappée-belle, Portrait de Zeina Daccache

Le 2 Avril dernier, des émeutes éclataient au sein de la prison de Roumieh à Beyrouth où s’entassent 65% des détenus du pays : plus de 4000 y sont entassés actuellement, alors qu’il n’y a que 1500 places et que seuls 700 d’entre eux auraient été effectivement condamnés (source : iloubnan). L’armée est intervenue pour ramener le calme, mais durant tout le mois d’Avril la situation est demeurée très tendue avec plusieurs flambées de violence, et la mort d’au moins trois détenus. Les familles des détenus ont également organisé des manifestations, mais certains leaders politiques ont profité des quelques dérapages pour en limiter la portée à une manoeuvre politique (Cf. notre précédente chronique pour comprendre pourquoi ‘tout est politique au Liban’). Ce sont pourtant bien les conditions de détention déplorables qui sont à l’origine de ce mouvement de révolte, constituant de fait, avec la détention arbitraire, l’une des principales préoccupations des défenseurs des Droits de l’Homme au Liban (voir le rapport du Centre libanais des droits humains, ici).

Loin de l’entre soi du théâtre libanais
C’est dans cette prison, qui fait régulièrement la une des médias libanais, que Zeina Daccache, jeune comédienne et metteuse en scène de théâtre de 32 ans, conduit un projet de dramathérapie (thérapie par le théâtre) depuis 3 ans. Nous rencontrons Zeina autour d’une table de mezze libanais dans un restaurant renommé de Beyrouth. Grande, décontractée, le sourire félin, elle a une classe familière qui nous met immédiatement à l’aise. La conversation embraye naturellement et Zeina semble ravie de parler d’elle et de son projet tout en laissant libre court à des digressions féministes, politiques (Ben Ali vient tout juste de tomber) et bien sûr dramaturgiques. Elle parle haut et fort tout en attaquant sans ménagement un délicieux plat de foie cru.

Nous commençons par suivre les tâtonnements de cette jeune femme passionnée par le théâtre depuis l’enfance. Elle étudie le théâtre au Liban puis, comme nombre de ses compatriotes, elle part poursuivre ses études à l’étranger : à Londres, chez Philippe Gaulier. Ce dernier lui fait découvrir qu’il est possible «d’amener le théâtre autre part, dans les zones d’ombre». Avec le travail d’Armando Ponzo sur le théâtre en prison il s’agit là des principales sources qui ont inspiré sa démarche. Pour autant, le moteur de cette aventure c’est avant tout sa personnalité insatisfaite, insoumise à l’entre-soi étroit et élitiste de la scène libanaise où, avoue-t-elle, «on s’applaudit entre nous... Au fond, je me sentais inutile». A son retour au Liban en 2002, elle commence par travailler avec un centre pour toxicomanes. Toutefois, son objectif est clair comme de l’eau de roche : elle veut amener le théâtre en prison. Mais le chemin est encore tortueux dans ce paysage libanais où Zeina souhaite institutionnaliser la dramathérapie.

Le tortueux sentier qui mène aux geôles de Roumieh
Vient la guerre de 2006 opposant le Hezbollah à Israël avec ses 30 jours de bombardements continus qui vont s’avérer curieusement propices à la réflexion : «Pendant la guerre, nous étions tous au chômage, on était enfermé dans nos maisons à attendre. C’était un bon moment pour réfléchir, pour prendre des décisions». De cette retraite forcée, Zeina sortira métamorphosée de simple comédienne en directrice de l'association Catharsis : le centre libanais de dramathérapie (créée officiellement en 2007). Elle obtient le soutien de l’association de Défense des droits et des libertés fondée par l’avocat Ziad Baroud, qui deviendra quelques années plus tard ministre de l’intérieur, et le député Ghassan Mkhaiber. De même, elle parvient à faire financier son projet par la Commission européenne et met toute son énergie pour déplacer les montagnes de paperasses libanaises qui obstruent son entrée en prison.

Après plus d’un an à férailler ferme, à l’automne 2007, elle finit par triompher des démarches administratives (22 autorisations) et, alors qu’elle s’apprête à passer la porte du pénitencier, coup de théâtre, des émeutes éclatent à Roumieh. La prison où l’on trouve les détenus les plus célèbres du Liban fait la une des médias : généraux assassins présumés de Rafic Hariri et «terroristes» du camp palestinien de Nahr el Bared sont au coeur de la controverse. De nouveau le projet est bloqué, et Zeina d’assumer tout sourire sa candide obstination : «On en parlait tous les jours à la télé, et moi j’étais là et ‘pourquoi on pourrait pas faire du théâtre dans cette prison?’». Mais la force de caractère de la jeune femme, son ardeur et surtout son endurance finissent par payer : le 5 février 2008 elle peut enfin commencer à travailler avec les prisonniers. «Et depuis je n’ai pas arrêté».

Zeina et les 40 voleurs
Zeina se lance corps et âme dans le projet : elle veut créer avec les prisonniers une pièce intitulée 12 Libanais en colère, adaptation de la pièce de Reginald Rose 12 hommes en colère dans laquelle 12 jurés doivent décider de la culpabilité d’un jeune accusé. Avec une incroyable énergie, elle embarque 45 détenus dans ce projet, elle les secoue, leur rentre dedans et gagne le respect de ces hommes qui sont loin d’être des enfants de coeur (violeurs, assassins, dealers...). Il faut la voir quand elle engueule untel qui mange un sandwich tout en rendant la réplique, ou un autre qui ne s’est pas levé pour venir à la répétition. Mais elle mène aussi une vraie thérapie et invite chacun à se confier, à parler des rôles de leur vie passée, de ceux qu’ils aimeraient jouer... La pièce sera ainsi émaillée de monologues où ils vont à confesse. Elle parle à leurs tripes et cette énergie rejaillit sur ces comédiens amateurs qui, de nouveau, ou peut-être même pour la première fois, retrouvent dignité et humanité. Le théâtre est leur échappée-belle quand raisonne dans la prison le cri des hauts-parleurs : «ouvrez les cellules pour les gars du théâtre». Preuve de son autorité, mais aussi de l’affection qu’ils lui portent, les détenus l’ont surnommée Abou Ali (le père d’Ali, réputé pour sa poigne). Mais sa personnalité ne fait pas tout, et Zeina nous confie que c’est aussi le groupe et sa dynamique qui permet de réguler les tensions : un groupe fort et diversifié s’auto-gère, si le groupe est faible tout peut s’effondrer à la moindre difficulté. L'apprentissage du collectif est ainsi un élément clé pour ces prisonniers qui jusqu’ici vivaient seuls leur privation de liberté. La transfiguration des détenus, présentée dans le documentaire 12 Angry Lebanese (Cf. Bande-annonce ci-dessous), est sidérante : elle se lit sur les visages, elle s’entend dans leurs voix. L’un d'eux en donne toute la mesure : «Le problème avec cette pièce, c’est qu’elle a réveillée nos sentiments. Et quand les sentiments se réveillent on devient vulnérable. Moi, personnellement, j’ai été souvent très irrité de ressentir quelque chose à cause de ce projet. Mais j’ai eu la force de surmonter ça. [...] C’est ça le but, beaucoup plus que la pièce en elle-même.»

Finalement, la pièce est présentée en février et mars 2009 entre les murs de la prison de Roumieh à des personnes extérieures, sans qu’à aucun moment l’administration n’intervienne à des fins de censure. Zeina nous explique que la pièce, et plus généralement le théâtre, autorisent toutes les interprétations : «certains disaient : ‘c’est une métaphore du système judiciaire libanais’, d’autres que c’était contre la peine de mort...».

Les détenus entrent sur scène et se transforment en acteurs, pendant près d’une heure et demie il n’y a qu’eux. Les autres, les hommes libres, parmi lesquels on compte ministres et ambassadeurs, sont dans la pénombre. Le succès est immédiat, le public est touché en plein coeur et, rapidement, les prix pleuvent. Mais Zeina ne prend pas la grosse tête, elle continue avec persévérance son travail au quotidien, quand on lui demande comment elle résumerait cette expérience elle affirme que c’est «comme nager à contre-courant, et parfois j’ai l'impression que je ne sais plus faire que ça». Elle s’est désormais attelée à l’adaptation de la pièce Le Pendu de Robert Gurik, qui raconte l’histoire d’un bouc-émissaire pendu par les habitants de son village, encore un texte symbolique sur la culpabilité, l’oppression sociale et la vindicte populaire.

Quand nous la quittons, sur le parvis du resto, il est minuit passée et demain, aux aurores, comme à son habitude, elle remontera obstinément le courant qui la sépare de Roumieh.


L’entretien avec Zeina a été réalisé au mois de Janvier 2011, avant les émeutes mentionnées en introduction qui ont amené à la suspension temporaire du projet.

lundi 25 avril 2011

Femmes invisibles du Liban

Tyr, Sud-Liban, nous sommes au restaurant. Devant nous deux familles libanaises se partagent deux tables. Alors que mesdames et messieurs terminent leur repas en papotant autour d’un narguilé, sur la table voisine leurs deux «bonnes» philippines font manger leurs enfants, les emmènent aux toilettes, les réprimandent quand ils chahutent un peu trop fort. Au Liban ce qu’on appelle les «migrant house workers», littéralement immigrées employées à domicile, est un véritable fait de société. Elles seraient plus de 200 000 pour une population d’à peine plus de 3,7 millions habitants. Dans presque chaque foyer de la classe moyenne libanaise vit une jeune une jeune fille généralement originaire du Sri Lanka ou des Philippines, employée à domicile, corvéable à merci. Ses tâches variées vont de l’entretien de la maison à l’éducation des enfants. Ironie du sort, la plupart ont laissé dans leur pays d’origine un mari et des enfants mais élèvent ceux des autres dans un pays dont elles ne connaissent ni la langue, ni la culture. 
Ce phénomène existe depuis longtemps au Moyen-Orient, avant il s’agissait de migrantes arabes qui venaient travailler de l’enfance jusqu’au mariage dans les familles libanaises, mais aujourd’hui les arabes trouvent ces emplois trop dégradants et ont laissé le marché à plus pauvres qu’eux. Payées 4 à 5 fois plus chères ici que dans leur pays, ces migrantes travaillent sur une courte durée, 3 à 4 ans, et envoient tous les mois la majeure partie de leur salaire à la famille. A l’échelle du pays, l’enjeu économique est énorme : les transferts d’argent représentent 10% du PNB d’un pays comme le Sri Lanka. La famille libanaise profite également de ce système : pas besoin d’être riche pour s’offrir les services d’une domestique, il y en a pour toutes les bourses, de 100$ à 300$ par mois. Teintée d’un racisme totalement décomplexé, la grille des salaires impose une hiérarchie entre les nationalités des filles : les Philippines coûtent le plus cher car elles parlent anglais mais aussi parce qu’elles sont réputées plus intelligentes et civilisées, les moins chères étant les Africaines. Ces dernières années, des filles arrivent de nouveaux pays à des prix encore plus compétitifs (Madagascar, Nepal et Bangladesh), et ainsi s’adapte la grille des salaires à la hiérarchie internationale du travail.  
Face à cette aubaine économique, de multiples agences spécialisées se sont créées, à la fois dans le pays émetteur pour recruter les filles, et au Liban pour les mettre en relation avec leur famille d’accueil. L’agence libanaise s’occupe également de faire la demande de visa de travail auprès des autorités libanaises, demande qui n’est pas faite au nom de la domestique, mais à celui de l’employeur appelé «le garant» (ou encore le «sponsor» ou en arabe le «Kafil»). A partir du moment où le visa est accepté, le garant sera son responsable légal auprès des autorités pendant toute la durée de son séjour au Liban, il devra payer sa résidence annuelle et ses permis de travail. Une telle responsabilité justifie dans 99% des cas que l’employeur conserve les papiers de la jeune fille. C’est à partir de là que les choses tournent mal. En effet, au-delà de la période des premiers 3 mois au Liban durant laquelle la domestique a en théorie le droit de changer d’employeur, si la domestique quitte le domicile de son garant, pour quelque raison que ce soit, elle se retrouve automatiquement en situation irrégulière, sans papiers et sans permis de séjour, et risque l’arrestation, la détention et enfin l’expulsion.

«I treat my domestic worker like my daughter»
Au Liban, les personnes travaillant au domicile de quelqu’un ne sont pas couverts par la protection du droit du travail. Pour pallier à ce vide juridique qui a longtemps conduit à de nombreux abus, un récent contrat unifié a été voté en 2009 afin de garantir certaines protections aux domestiques migrantes : il leur donne droit à des conditions de vie décentes obligeant l’employeur à leur fournir nourriture et habits en quantité suffisante, un endroit où leur intimité puisse être préservée, et une assurance maladie. Il garantit également un jour de repos par semaine, des congés annuels, et limite le nombre d’heures travaillées à 10 heures par jour. Par ailleurs, ce contrat assure le droit des domestiques à quitter le domicile de leur employeur si elles sont victimes d’abus. Ce nouveau contrat est un réel progrès mais ne va pas assez loin d’après la plupart des associations et organisations internationales mobilisées sur le sujet : entre autre il ne règle pas le problème majeur de la détention du passeport par l’employeur, et il s’avère particulièrement difficile pour la domestique de rompre ce contrat. De plus, dans la pratique, les conditions de travail varient très fortement d’un employeur à l’autre. Bien sûr, la relation entre la famille et la domestique peut très bien se passer, mais ce n’est malheureusement pas toujours le cas. 
Le contrat unifié a contribué largement à faire évoluer les mentalités, et certaines pratiques, comme la privation de nourriture ou du salaire ou les mauvais traitements, sont aujourd’hui jugées inacceptables par la majorité des employeurs. Par contre, si le jour de repos est de plus en plus respecté depuis la création du contrat unifié, les filles ont rarement la clé du domicile et ne peuvent sortir librement, sans en obtenir expressément l’autorisation. Concernant les horaires de travail, il est fréquent que l’on fasse appel à elles jusqu’à ce que la famille entière soit couchée, elles sont en quelques sortes d’astreinte 24h/24. Un récente étude de l’association KAFA sur les attitudes et pratiques des employeurs envers leurs domestiques («Servant, Daughters, or Employee ?», A Pilot Study on the Attitudes of Lebanese Employers towards Migrant Domestic Workers, KAFA 2010) explique qu’en réalité, les pratiques permettant d’asseoir l’autorité de l’employeur et de renforcer le contrôle sur son employée, comme le retrait du passeport, l’interdiction de sortie pendant le jour de congé ou l’enfermement, sont très peu rejetées par les employeurs interrogés. Ces pratiques sont le plus souvent considérées comme nécessaires pour la sécurité de la domestique en dehors de la maison, et sont justifiées par l’entière responsabilité de l’employeur envers son employée auprès des autorités libanaises. En général c’est la mère de famille, la «Madame», qui donne les directives, mais partageant le quotidien d’une famille, la domestique doit souvent répondre aux exigences de chacun de ses membres. En réalité, chaque domestique n’a pas un employeur mais plusieurs employeurs et les contours de la relation de travail employeur-employé sont flous, multiples et souvent chargés d’affect. La domestique est souvent désignée comme un membre de la famille à part entière et les rapports sont teintés d’un fort «maternalisme», ce qui peut être réconfortant pour l’employée mais conduit paradoxalement à asseoir davantage l’autorité de Madame sur la jeune fille qui se sent redevable. «I treat my domestic worker like my daughter», cette assertion qui revient dans la plupart des conversations en public, cache mal le réel bénéficiaire de cette étrange relation mère-fille. Subissant parfois des mauvais traitements psychologiques et/ou physiques, les domestiques sont d’ailleurs plus souvent victimes de «Madame» que de «Monsieur». Enfin, les cas de suicides de domestiques sont de plus en plus nombreux, on estime leur nombre à 8 par semaine. 
Le Liban est désormais sur la liste noire de plusieurs Etats comme les Philippines qui tentent de mettre fin à ce type d’émigration. Mais, des ressortissantes de nouveaux pays qui n’ont pas encore d’ambassade au Liban sont maintenant sur le marché : Népalaises, Bangladies, Malgaches... En cas de détresse, il existe bien une hotline au Ministère du travail libanais pour venir en aide aux victimes, mais concrètement le service fonctionne très mal : quelques heures d’ouverture par jour, un personnel qui ne parle qu’arabe ou anglais... La plupart du temps les filles sont seules face à leur problème, finissent par s’échapper du foyer, et se retrouvent ainsi en situation irrégulière, le moindre contrôle d’identité et elles seront expulsées. On les appelle alors les «runaways» (fugitives).

La double-peine de Lilou* : portrait d’une runaway
Lilou, l’une d’entre elles, m’a raconté son histoire. Elle a le corps fluet d’une jeune femme-ado, âgée de 25 ans mais on lui en donnerait à peine la vingtaine. Lilou est arrivée du Sri Lanka à Beyrouth il y a 3 mois. Les raisons de son séjour au Liban sont très claires : sa mère est malade d’un cancer et sa famille a besoin d’argent le plus vite possible afin de payer le traitement. Lilou comptait rester pour un contrat de 2 ans, le temps nécessaire pour gagner cet argent et, à son retour au pays, une vie l’attendait : elle était promise à un Sri Lankais et les familles avaient déjà donné leur accord à cette union. Une de ses cousines déjà installée au Liban dit lui avoir trouvé un agent d’origine sri lankaise qui peut lui proposer un contrat à mi-temps comme femme de ménage à Beyrouth. Sans plus attendre, Lilou consent à faire ce sacrifice et quitte son pays. Arrivée à Beyrouth, elle rencontre ce fameux agent à l’aéroport, elle ne connait ni son nom ni celui de l’agence, ni même celui de son futur employeur, et se voit confisquer d’office son passeport et son téléphone portable. L’agent la dépose à son bureau et lui donne quelques consignes : le temps d’être envoyée dans sa famille, elle n’a qu’à rester là et faire le ménage dans l’agence. Pendant une semaine Lilou va y travailler, y dormir, sans aucune nourriture, juste un peu d’eau pour tenir. Enfin, l’agent revient et la dépose chez son premier employeur : un homme et une femme sans enfant, habitant à Beyrouth. Elle n’en sait pas plus. Le premier soir elle sera violée par l’homme. 
Dès le lendemain Lilou s’enfuit du foyer et va tout raconter à son agent, qui fait mine de ne pas la croire et la cogne pour qu’elle se taise. Lilou ne va pas bien, elle fait des malaises et est bien incapable de travailler, alors il la place quelques jours chez sa tante. Peu de temps après, il lui trouve une nouvelle famille chez qui il la dépose illico. Malheureusement, Lilou est toujours très faible, elle a de nouveau des vertiges à répétition. Depuis le viol elle n’a pas encore vu de médecin, et surtout elle n’a parlé à personne. Elle chercherait bien quelque soutien auprès de sa mère mais comment lui dire que sa fille a perdu sa virginité. Alors, accrochée au combiné du téléphone, elle pleure sans être capable de dire un seul mot à sa mère. Lassé par les vertiges quotidiens de Lilou, le deuxième employeur finit par s’en plaindre à l’agent et exige une autre domestique. Il sait qu’il dispose d’une délai de 3 mois légal pendant lequel il peut changer de fille sans problème. Après une troisième tentative chez un nouvel employeur, l’agent décide de se débarrasser de cette jeune fille qui décidément n’arrive pas à s’adapter et dépose Lilou devant les portes de l’ambassade du Sri Lanka.  
C’est ainsi que Lilou se retrouve placée à la Safe House, cette maison dont beaucoup de filles parlent entre elles avec mystère, dont l’adresse est tenue secrète par soucis de sécurité pour les filles qui y sont recueillies après leur fuite. Cette maison d’accueil est une douce alternative à la détention à Adlieh, sinistre prison en sous-sol située ironiquement sous le rond-point de la «justice» à Beyrouth. A l’abri des représailles, les filles trouvent à la Safe House du réconfort et sont suivies par toute une équipe d’assistantes sociales, d’éducateurs, de médecins et d’avocats qui y interviennent quotidiennement pour le compte de l’ONG Caritas. La priorité est de remettre les filles sur pied et ensuite de se mettre en relation avec l’employeur pour au minimum récupérer les passeports des filles. Certaines comme Lilou, souhaitent aller plus loin et porter plainte, leur cas sera défendu par les avocats de la Safe House. Après 2 semaines dans sa nouvelle maison, Lilou va enfin mieux, ses vertiges ont cessé et elle peut commencer à parler de son histoire. Au moment où je l’ai rencontrée, elle n’avait toujours pas parlé à sa mère, mais avait décidé avec sa famille de rentrer au pays au plus vite. Bien que son cauchemar libanais soit bientôt terminé, son avenir au Sri Lanka est plus qu’incertain. Dans un pays où la virginité de la mariée est une condition sine qua non au mariage, et où les draps du lit nuptial sont inspectés après la nuit de noce, les plans que Lilou avait prévus pour son retour sont malheureusement compromis. Caritas va tenter d’expliquer à la famille et à la belle-famille que Lilou est avant tout une victime de ce viol, mais Lilou n’y croit pas elle-même, elle a déjà fait un trait sur son mariage, et sait que personne d’autre ne voudra d’une fille non vierge. Son avenir ? Elle me répond en pleurant qu’elle n’a pas le choix, que dans son pays une femme non mariée n’a pas d’avenir. A 25 ans, Lilou s’est résignée, elle sera religieuse.

* Par soucis de confidentialité nous utiliserons un nom d’emprunt, le cas de la jeune fille étant actuellement en cours de traitement par la Sureté Générale au Liban.

lundi 31 janvier 2011

Deux générations de paysans turcs

 
Simge, princesse de Yaziköy

Nul besoin de fards pour éclairer le visage hâlé et les yeux noisette de Simge quand elle traverse de sa démarche nonchalante les champs d’oliviers. Dès le premier regard, on est charmé, intimidé par la personnalité insondable de cette jeune paysanne de 26 ans à la classe naturelle. Ses yeux se perdent au loin, bien au delà de ce bout de terre au nom chantant de Yaziköy.

 

Installée au volant du pick up de la ferme, Simge est la première femme de sa famille à conduire l’équipe des ramasseurs à travers les chemins escarpés qui mènent aux oliviers. «Pick up», «come here», «lunch time», c’est aussi la seule qui parle anglais parmi les Turcs, c’est donc elle la patronne, celle qui organise la journée de chacun, et personne n’oserait lui contester cette douce autorité. Timide et réservée,  son visage s’illumine brusquement d’un sourire furtif quand on vient lui parler.

Simge a étudié la comptabilité il y a 3 ans dans la ville de Mugla, et c’est elle qui a pour mission de compter, compter les arbres qu’il reste à faire, compter les jours de travail des volontaires et des employés, compter les kilos d’olives récoltées et les kilos d’huile escomptées... A la fin de la journée, alors que tout le reste de l’équipe est déjà rentré se reposer, Simge va déposer la récolte du jour à l’olive factory du village voisin, et assure avec ses hommes crasseux la pesée des précieuses olives dont l’huile est réputée sur toute la péninsule. Jeune femme fluette et fatiguée du labeur de la journée, face aux virils colosses en salopette huileuse, elle tient tête et sa parole est respectée. Combien d’entres eux ont rêvé de faire chavirer un jour le coeur de Simge la jolie jeune fille du village d’à côté ? Dans les champs parfois elle s’isole, l’air détaché, et fume une cigarette, en cachette de sa mère Noura, ou entame un chant populaire turc à l’ombre d’un arbre. A quoi rêve Simge, princesse de Yaziköy, quand elle fume sa cigarette ?

La vie de Simge semble être calée sur le rythme de la nature, des saisons, des floraisons et des récoltes. A quel avenir peut-elle rêver, en dehors de ces champs d’oliviers, principale ressource de la péninsule ?


Un soir, elle nous propose de dormir chez elle et d’aller au mariage du village voisin avec son fiancé Afghan, à qui elle est promise pour l’été prochain. Nous découvrons alors une toute autre femme. Troquant ses vieilles baskets et son jogging de travail contre un jean moulant et des ballerines, dénouant son foulard et lâchant ses cheveux bruns, elle s’enveloppe de son parfum préféré, farde ses paupières et m’emmène dans sa chambre pour me prêter du maquillage. Comme toutes les filles de la terre entière elle se prépare pour aller sortir, et rejoindre son fiancé, avec beaucoup de coquetterie et un brun d’impatience. Sur la piste de danse, la jeune fille épanouie a la joie débordante. Afghan lui a promis une autre vie, à Palamut Bükü, petite station balnéaire entourée de champs d’oliviers toujours, mais dans un immense appartement flambant neuf, avec terrasse et vue sur la mer. Après le mariage elle quittera les champs, les olives, la terre sous les ongles et les tâches d’huile pour une vie plus confortable. Est-ce à cela que pense Simge, quand elle fume sa cigarette ?





Bédouane, une vie à travers champs 

Son corps ressemble à un tronc d’olivier : fin, sec et noueux. Bédouane n’en est pas moins un homme d’une force surprenante pouvant porter des sacs d’olives pesant jusqu'à 50 kg alors que lui ne doit pas en peser plus de 60, tout de muscles. Du haut de son petit mètre 70, il a ce regard bienveillant émaillé d’un sourire généreux qu’appuie sa grosse moustache. Sa peau mate et ridée, tannée par les rayons du soleil de la péninsule, porte les stigmates de ce sourire indélébile.

A 48 ans, il dévale les champs d’oliviers et d’amandiers depuis sa plus tendre enfance et en connaît tous les secrets. De condition modeste, il ne possède qu’une quinzaine d’oliviers. Bédouane ne sait pas lire. Il est marié à une femme de 39 ans qui lui a donné deux fils aujourd’hui âgés de 12 et 17 ans. Homme d’expérience, c’est à lui que l’on s’adresse au moindre doute sur l’arbre à récolter ou sur la méthode à employer. Nous regrettons d’ailleurs de ne pas avoir pu profiter de ses connaissances du fait de la barrière de la langue : son anglais se résume à « Hello » qu’il emploie pour saluer l’appareil photo. Dans le labeur, l’homme regorge d’énergie quand il frappe les branches d’oliviers avec sa longue perche. Ses mouvements sont secs et précis et déclenchent de grasses pluies d’olives et nous sommes bien incapables de rivaliser avec sa dextérité. S’il ne se refuse jamais une petite pause pour savourer une cigarette, il n’hésite pas à te secouer pour que tu accélères le rythme. Il délaisse alors un temps sa noble besogne de cogneur d’oliviers pour te faire une démonstration d’efficacité : en une minute à peine, il a ramassé toutes les olives du périmètre que tu t’apprêtais à couvrir tranquillement en un quart d’heure. L’homme est taquin : il fait mine de t’engueuler très sérieusement en turc tout en sachant que tu ne comprends rien et, soudain, il part dans un grand éclat de rire. Il crie, hoche la tête, cherche à comprendre puis abandonne. Malicieux, quand le labeur commence à lui peser, il t’envoie discrètement quelques olives dans le dos, où te chatouille la nuque avec sa grande perche.

 

Bédouane est un bon vivant qui aime rire et picoler, profiter de l’instant présent. Le lendemain du mariage vers 11H00 dans les champs, il m’explique qu’il a faim. En fait, il n’a pas mangé ce matin parce que la veille il avait trop bu et son estomac en était encore tout engourdi.

Et puisque notre communication ne peut-être orale, alors elle sera physique ! Il grimpe dans les arbres et pète un coup te lance un regard amusé et attend ton rire, c’est un truc facile à partager. Il ne tient pas en place, court, saute, te bouscule, rien de l’arrête. Il se bagarre avec Gabriel, le colosse suisse ne lui fait pas peur. Il me prend dans ses bras et nous marchons bras dessus bras dessous. Fasciné par mon chapeau, il me le chipe avec sa grande perche et l’essaye, révélant le faible diamètre de son crâne.

Sa générosité, c’est celle de la nature qui l’entoure : il lance des pierres sur les amandiers pour faire tomber les dernières amandes restées sur les branches. Il s’excite, et bourre énergiquement mes poches de toutes ces amandes. Nous descendons ensemble le chemin du retour quand, brutalement je le vois changer de direction, sauter dans les buissons et grimper à un olivier sauvage dont il coupe une dizaine de branches. Il nous alpague et nous venons lui porter assistance pour remonter son butin qu’il rassemble en fagot et cale sur son dos. Chargé comme un mulet, son corps entièrement dissimulé par les branches, il trouve encore la force de piquer un sprint. Impossible de le suivre, l’homme est trop rapide pour ma jeunesse épuisée par trop d’années le cul posé sur une chaise.