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dimanche 15 mai 2011

Mise en abîme

Lors de notre passage à Thessalonique en Octobre dernier nous avons rencontré Michaelis, jeune journaliste, qui mène un projet d’amélioration de la qualité de vie à Thessalonique dont nous avions parlé sur ce blog (Cf. notre chronique : Thessalonique une jeunesse impatiente). A l’époque, il nous avait proposé de faire un portrait de nous qu’il espérait faire publier dans l’édition dominicale d’un grand quotidien national grec. Nous avions accepté et nous nous étions même prêtés au jeu d’une séance de photos avec un photographe professionnel (voir plus bas les photos de la séance photo). C’est ainsi qu’on s’était retrouvé un petit matin très froid à poser avec nos gros sacs, sur un ponton vermoulu au bord de l’eau. L’article a finalement été publié en avril dernier dans un mensuel régional et est illustré des photos que nous lui avions fournies et non de celles réalisées par le photographe professionnel... Aurions-nous été meilleurs que ce dernier ? Quoiqu’il en soit nous remercions chaleureusement Michaelis pour son travail qui, par ailleurs, nous met plutôt en valeur.

Et puis, à l’heure qu’il est c’est un bel exercice de mise en abîme que de lire cet article. D’abord parce qu’il nous permet de voir comment nous pouvons être perçus par les gens que nous rencontrons. Et puis, surtout parce qu’il nous donne à voir le chemin parcouru : l’itinéraire a été pas mal modifié, les publications sur notre blog se sont raréfiées (même si nous travaillons ardemment à pallier à ce problème) et la perspective du retour et les questions qui l’accompagnent se dessinent chaque jour un peu plus.
 
Nous publions ci-dessous une traduction de cet article (réalisée par Iliana Pistoli que nous remercions au passage) agrémentée de nos commentaires rédigés en rouge, avec toutes nos excuses à Michaelis pour avoir sauvagement malmené son texte (c’est tellement plus facile de détruire un texte que d’en écrire un !). Pour ceux qui parlent le grec (ou pas), vous pouvez consulter l’article en cliquant sur l'image ci-dessus, ou encore feuilleter le magazine Parallaxi du mois d’Avril dans lequel le portrait est publié, en cliquant ici.


Voyageurs en Méditerranée, par Michaelis Goudis

Peu avant que les Français ne descendent massivement dans les rues pour protester contre la politique de Nicolas Sarkozy, un jeune couple décidait de laisser sa vie à Paris pour se lancer dans une errance autour de la Méditerranée...

« En rentrant du boulot dans notre petit, mais trop cher, appartement, Chloé me disait souvent emmène-moi loin d’ici ! Alors, on a décidé en commun de partir cette année et de prendre un nouveau départ en voyageant ». Nous marchons avec Laurent Raffier et Chloé Renault sur la plage embrumée de Thessalonique et ils me racontent une histoire qui ressemble à un conte de notre époque.

Combien de couples prendraient le risque de quitter deux emplois bien rémunérés et une vie confortable... pour un voyage ? Peut-être du point de vue d’un jeune grec dont le pays est acculé par la crise, pour nous ça nous paraissait somme toute banal... Chloé me répond : « Ce n’est pas un simple voyage », et elle continue : « nous voulions changer nos vies radicalement, voir ce que nous pouvions faire d’autre ». Laurent ajoute : « c’est une expérience pour mettre à l’épreuve nos capacités et notre personnalité ». Lui-même a travaillé pendant quatre ans comme consultant pour une entreprise de sondages (bon, comme beaucoup d’autres, il a pas très bien compris, alors je répète : j’étais consultant en évaluation de politiques publiques, capice ?) et Chloé était responsable de relations publiques d’un théâtre à Paris (bon là on y est presque. C’est une compagnie de théâtre pour être exact). « On ne voulait plus que d’autres personnes profitent du résultat de notre travail », me disent-ils presque en même temps. Nous n’avons pas le souvenir d’avoir dit ça, mais c’est possible. Surtout que nos anciens employeurs se rassurent nous n’avons jamais pensé qu’ils aient pu voler le fruit de notre travail.

Leur volonté s’illustre aussi dans leurs actions. En septembre dernier, Laurent et Chloé ont quitté leurs obligations professionnelles et ont décidé de voyager autour de la Méditerranée. Toutefois, leur but n’est pas de faire du tourisme. Ou plutôt, ce n’est pas seulement le tourisme. Ils se considèrent comme des voyageurs et ils insistent beaucoup sur cette distinction entre touristes et voyageurs. Bon on développe pas la question, vous nous avez compris hein ? D’ailleurs, le programme de leur voyage confirme leurs arguments. Merci.


Photos de Michaelis Goudis
Les deux grands sacs à dos qu’ils portent avec eux ne sont pas pleins de vêtements, mais ils ont assez d’espace pour leur équipement qui comprend des caméras, des appareils photo, des carnets et des ordinateurs portables. Ouais, enfin faut pas exagérer, on a un ordinateur et un appareil photo pour deux que l’on se dispute régulièrement ! Et on a aussi quelques slips de rechange, quand même ! Ils donnent l’impression qu’ils ont commencé à faire un photo-reportage inspiré du maître d’espèce, Richard Kapisinsi. C’est qui lui ? Connait pas ! Ça doit être un Grec parce que même le Google latin n’a rien à nous dire à son sujet. En réalité, l’intention de Chloé et Laurent est de réaliser des portraits des résidents des pays méditerranéens afin de montrer les caractéristiques communes des peuples de la Méditerranée, ainsi que leurs différences. Bon à l’heure d’aujourd’hui, c’est pas vraiment gagné. Ils publient leurs observations sur leur blog intitulé « Chroniques méditerranéennes », où on peut voir des photos, ainsi que la route qu’ils empruntent grâce à une carte créée spécialement à cet effet.

Leur choix de voyager seulement en bateau a sa propre valeur sémiotique. Houla, un mot compliqué, heureusement on a fait science po. Evidemment, ça n’est pas toujours une mince affaire. « Pour aller au Liban, il va falloir peut-être voyager en cargo, mais ça ne nous effraye pas ... », me dit Laurent en souriant. Finalement on a pris l’avion, c’était plus simple ! Les cargos embarquant des voyageurs suivent des itinéraires bien précis qui ne collent pas avec le notre. Ce n’est pas seulement parce que le bateau est la meilleure façon pour faire l’expérience absolue du voyage, mais aussi parce que leur budget est sévèrement défini. « On a fait des économies pendant quatre ans et on espère que cet argent sera suffisant, sinon ça serait bien de travailler dans l’un des pays que nous traverserons », constate Chloé qui me confie qu’ils ont réussi à rassembler environ 25 000 €. Et voilà un secret bien gardé qui s’étale au grand jour, que vont dire les gens !


On n'a pas l'air con !
L’attitude de leurs familles et de leurs amis a conforté les voyageurs dans leur décision. «Tous étaient, ou du moins, paraissaient favorables», dit plutôt craintivement Laurent qui conserve encore des doutes à propos de sa famille et leur approbation de ce voyage qui place sa vie en dehors des cadres. Papa, Maman, ne m’en voulez pas. Pourtant, c’est peut-être la liberté qui pose les plus grands obstacles. Ça c’est bien dit. « De nos jours, on a l’habitude d’être dépendant de notre travail. Par conséquent, tu te sens un peu coupable parce que tu ne travailles pas et tu en arrives à te demander si tout abandonner était un bon choix... », cogite Chloé, au moment où Laurent, sûr de leur choix, affirme que « ce voyage est la meilleure façon d’atteindre bel et bien l’âge adulte ». Pas sûr qu’on ait déjà atteint l’objectif, ou même qu’on l’atteindra un jour. Peu après, au moment où Chloé prend une photographie du nouveau Conservatoire de musique de Thessalonique, Laurent me confie sa seule crainte : « c’est un peu bizarre que tous tes rêves dépendent d’un morceau de papier qui s’appelle passeport ».

Le voyage de Chloé et Laurent a commencé le 30 septembre 2010 depuis Paris. 7 mois et demi déjà ! Leur première destination a été Venise et après ils ont passé presque un mois en Grèce, au Péloponnèse, à Athènes, à Thessalonique et à Limnos. Leurs prochaines étapes sont Chypre (on n’y est pas allé finalement), la Turquie, le Liban, la Syrie, la Jordanie, l’Egypte (où nous sommes au moment où nous publions cet article), la Tunisie, le Maroc, l’Algérie  (où nous n’irons pas à cause de problèmes de visa) et l’Espagne.


jeudi 9 décembre 2010

La fabrique du Tsipouro

Sur un morceau de papier griffonné par un ami, nous avions juste le nom d’un village de l’île de Lemnos, Pedhino, et le nom d’une cave, Kremidas... Après une recherche ardue mais fructueuse sur la carte de l’île, nous nous lançons sur la route du Tsipouro, cet alcool  claire comme de l’eau de vie, légèrement sucré et très doux, dont tous les Grecs que nous avons rencontrés raffolent. Arrivés dans le village de Pedhino, nous ne tardons pas à repérer une pancarte indiquant la direction de la cave par chance en alphabet latin. Nous arrivons sur place, bien entendu les lieux sont vides, mais il y a un numéro de téléphone scotché sur la fenêtre, ni une ni deux nous appelons et fixons un rendez-vous avec notre interlocuteur 6 heures plus tard. A la nuit tombée, nous retournons donc sur les lieux et notre ‘contact’ accepte de nous montrer sa machine. Nous le suivons en voiture jusque dans le centre du petit village, il ouvre la porte d’une vielle maison encombrée d’ustensiles poussiéreux que nous traversons pour rejoindre une espèce de grange. L’odeur de raisin confit est puissante et, à la lumière d’une vieille lampe, nous découvrons la distillerie : la machine à faire le Tsipouro.

Notre contact, un homme d’une bonne cinquantaine d’années, l’air jovial et passionné, se lance dans une explication très complète du processus de distillation. Il nous présente fièrement sa machine datée de 1935  qui fonctionne au feu de bois et permet de produire 45 litres du précieux alcool à chaque distillation. Celle-ci se déroule en 2 étapes : la première consiste à distiller le marc du raisin  (ce qu'il reste de raisin après qu'on en est fait du vin) dilué dans un peu de vin pendant 4 heures environ. Puis, le produit de cette première distillation mélangé à du sirop d’anis est de nouveau distillé. Cette seconde étape permet d’obtenir un Tsipouro plus pur et plus claire. En fait, nous comprenons qu’il y a à peu près autant de manières de produire du Tsipouro qu’il existe de producteurs : certains n’ajoutent pas d’anis, d’autres ne font qu’une seule distillation, d’autres encore utilisent du fioul au détriment du feu de bois et de la qualité de l’alcool. Raki ou Tsipouro, à vrai dire, nous sommes un peu perdus dans les appellations, il semble que les noms varient en fonction des régions, mais aussi de la présence ou non d’anis dans l’alcool...

Cette année, notre contact a produit 200 litres de Tsipouro à partir de 500 litres de marc. Il nous explique qu’il n’est pas vigneron mais qu’il achète le raisin vendangé au mois de septembre à des producteurs de l’île à partir duquel il produit son propre vin en septembre-octobre puis son Tsipouro fin octobre. Malheureusement, nous sommes arrivés trop tard cette année, à peine 24 heures après cette longue nuit pendant laquelle l’alchimie a eu lieu, dans cette grange à l’abri des regards et de la lumière du jour. Notre contact est un passionné, employé de bureau, la production de Tsipouro est sa seconde activité. C’est une tradition familiale, aussi vieille que l’alambic, transmise depuis trois générations. Toutefois ses deux filles ne reprendront peut-être pas le flambeau, mais notre contact reste confiant, certain que sa machine continuera à distiller cet élixir pendant encore de nombreuses années.

Et nous repartons dans la nuit sur les routes désertées de l’île, plus riches de cette rencontre généreuse et d’une bouteille d’authentique Tsipouro.


mardi 30 novembre 2010

Thessalonique : une jeunesse impatiente


Le 14 novembre dernier, à l’issue des élections municipales grecques, l’écologiste Yiannis Boutaris a été élu maire de Thessalonique avec seulement 419 voix d’avance sur son rival conservateur. C’est une petite révolution pour la ville dirigée par les conservateurs depuis 24 ans. 24 ans, c’est précisément l’âge de Michaelis et Elisabeth qui n’ont toutefois pas attendu ces élections pour consacrer leur énergie à faire évoluer leur ville natale. Ce jeune couple fraîchement sorti d’études de journalisme, nous a ainsi fait découvrir sa ville et, au cours de nos déambulations, nous a montré tout l’attachement qu’ils ressentaient pour elle.

Capitale des Balkans
Après la tentaculaire Athènes, flâner dans les rues de Thessalonique offre un vrai bol d’air : le contraste entre les deux cités nous évoque la différence de qualité de vie entre Paris et Lyon. Port ouvert sur le nord de la Mer Egée, la ville est nichée au creux du golfe Thermaïque, comme un bras étreignant la mer. Le paysage urbain, d’apparence anarchique, dissimule de nombreuses ruines antiques et de vielles églises byzantines encerclées, parfois étouffées, par de hauts immeubles contemporains. Reconstruite en 1917 suite à l’incendie qui ravagea la vieille ville, c’est l’architecte Français Ernest Evrard qui lui a donné son visage actuel en traçant de grands artères parallèles, telles les piétonnes Aristotellous et Gounaris, qui relient la vieille ville sur la colline en surplomb et le front de mer. Cette organisation simple permet au visiteur de toujours se repérer par rapport à la mer et donne l’impression agréable d’une ville aérée et facile à appréhender.

Sur la corniche récemment réaménagée toutes les générations se croisent, fascinées par le spectacle de la mer agitée les jours de houle et des lumières éblouissantes du couchant. Ici, il y a un siècle se mélangeaient juifs séfarades, Turcs musulmans, Grecs Orthodoxes, Bulgares et Occidentaux faisant de Thessalonique la capitale des Balkans. Mais, à l’image de la Turquie et de la Grèce d’aujourd’hui, la ville a été homogénéisée : conséquence de la «Grande catastrophe». En 1923, après la défaite de la Grèce face à la Turquie, un accord d’échanges de population est conclu amenant 1,5 millions de Grecs orthodoxes à quitter l’Anatolie, où ils vivaient depuis plusieurs millénaires, et inversement les Turcs musulmans doivent s'exiler de Grèce. Parmi ces victimes de la construction des Etats-nations, les arrières-grands-parents d’Elisabeth, qui vivaient dans la région de Pontou située au Sud-Est de la Mer noire, ont ainsi été contraints de s’installer à Thessalonique. Plus tard, la déportation à Auschwitz de la quasi-totalité de la communauté juive a en quelque sorte achevé ce processus d’homogénéisation culturelle de la ville. Aujourd’hui, avec une agglomération d’un peu plus d’un million d’habitants, Thessalonique est la seconde ville de Grèce et, suite à l’élargissement vers l’est de l’Union Européenne, la cité renoue avec sa vocation de capitale régionale. Les échanges économiques se multiplient avec la Bulgarie : les Saloniciens franchissent ainsi fréquemment la frontière bulgare pour aller faire des achats, implanter des entreprises, profiter des stations de ski ou simplement faire un plein d’essence.

Amoureux de leur ville, Michaelis et Elisabeth portent sur elle un regard critique d’autant plus aiguisé, pointant notamment les problèmes liés au transport. Avec 900 000 déplacements quotidiens effectués en voiture et seulement 1 Salonicien sur 4 utilisant les transports en commun, uniquement constitués de bus, les rues sont constamment obstruées par la circulation et le stationnement anarchique (66% des véhicules sont stationnés illégalement). Ce qui a également des conséquences en terme de pollution : la concentration des particules polluantes dans l’atmosphère dépassant les seuils fixés par l’Union Européenne en moyenne 250 jours par an ! Pour le jeune couple, la ligne de métro actuellement en construction qui couvrira le centre ville ne résoudra que très partiellement le problème lié à l’étalement de l’agglomération. Il rappelle également que la géographie de la ville plaide naturellement pour le développement de transports publics maritimes qui existaient d’ailleurs jusque dans les années 50/60. A ce titre, la municipalité a enfin envisagé la création de deux lignes maritimes : l’une omnibus longeant la corniche et l’autre reliant le port à la ville périphérique de Kalamaria. Un autre problème important a trait au manque d’espaces publics et d’espaces verts, en effet on y compte seulement 2,5 m2 d’espace vert par habitant en y intégrant les forêts alentours !

Thessalonique autrement
Alors, quand pour son 20ème anniversaire, le journal local Parrallaxis pour lequel il travaille a décidé d’organiser plus qu’une simple fête d’anniversaire mais tout une série d’évènements d’envergure pour ‘changer la ville’, c’est tout naturellement que Michaelis s’est lancé corps et âme dans l’aventure. Avec une dizaine d’autres personnes, ils forment le noyau dur du projet Thessaloniki Allyos, ‘Thessalonique autrement’ qui pendant deux jours, les 5 et 6 Juin dernier, a changé le visage de la ville au rythme de 65 opérations, 15 interventions architecturales et artistiques, 16 concerts, 10 spectacles de théâtre, des spectacles de rue et des déambulations en vélo et à roller mobilisant plus de 250 bénévoles et 30 000 participants.

Nous sommes revenus avec Michaelis et Elisabeth sur les quelques lieux où se sont déroulés les évènements les plus significatifs à leurs yeux. Ils nous font découvrir ces bâtiments art-nouveau du début du siècle dernier, laissés à l’abandon, piégés entre de grands immeubles modernes qui les effacent. En juin dernier, ces bâtisses ont été investies par des architectes analysant leurs structures et expliquant leur histoire sur des posters et par des musiciens y donnant des concerts. Un peu plus loin, la lugubre rue Ernest Evrard, étroite allée bordée d’immeubles à moitié abandonnés qui correspond à «tout ce que la ville a fait pour rendre hommage à celui qui lui a donné son visage actuel», a été illuminée de dizaines de petites loupiotes suspendues, dans une ambiance qui rappelle la fête des lumières lyonnaise. Plusieurs centaines de personnes se sont alors rendues dans cette ruelle enchantée pour assister à une soirée avec concert de swing et spectacle de flamenco au programme. Enfin, Michaelis nous emmène sur une petite placette plantée de quelques arbres et de bancs publics, il explique fièrement qu’avant, il n’y avait rien ici, seulement une rangée de conteneurs à ordures. Nous nous asseyons sur l’un des bancs, en face de nous deux vieux sont assis et discutent, apostrophent un voisin qui passe... Pour Michaelis, c’est la réalisation la plus emblématique de Thessaloniki allyos, celle qui illustre le mieux le nouveau visage que pourrait prendre la ville : une ville plus ouverte, plus chaleureuse truffée d’espaces publics hospitaliers. Mais ça n’a pas été simple, il a d’abord fallu convaincre les habitants au terme de longues heures de discussion, lever la méfiance et l’incompréhension à l’égard de ces jeunes qui veulent changer la ville bénévolement ! Mais, finalement, ils ont accepté et certains ont même mis la main à la patte : tel commerçant tirant une rallonge pour que l’équipe ait de l'électricité, tel autre apportant le café ou de quoi se restaurer. Les lignes ont bougé, les habitants se sont investis pour leur quartier et même s’il ne s’agit là que d’un espace de 100 m2 pourquoi cette dynamique ne s’étendrait-elle pas à toute la ville ? Le projet a tout de même rencontré ses limites : l’équipe de Thessaloniki allyos souhaitait que des étudiants en Arts plastiques réalisent une grande fresque murale sur le crépis défraîchi de l’immeuble qui surplombe la nouvelle placette. Des volontaires ont passé plusieurs jours dans l’immeuble à frapper à chaque porte, tentant de convaincre du bien fondé du projet, mais ces efforts n’ont pas abouti. Aujourd’hui on peut lire sur ce mur un tag révélateur : «Pensons l’impossible avant qu’il soit impossible de le penser»...

Alors, même si ce nouveau maire suscite l’espoir et quoi qu’il advienne des politiques, pour Michaelis et Elisabeth c’est aux habitants, par leurs initiatives, de changer leur ville. Pleine d’énergie et d’envies, mais méfiante envers les institutions, cette jeunesse impatiente développe sa propre philosophie émancipatrice reposant sur l’auto-organisation des citoyens : «Si je veux changer quelque chose, je dois prendre les choses en mains sans rien attendre de l'Etat et essayer de faire quelque chose par moi-même avec mes amis, avec mes voisins...», «Se plaindre ne suffit plus, c'est le moment de passer à l’action, de s’organiser, de former des groupes plus ou moins nombreux rassemblant des gens qui veulent les mêmes choses et de passer à l’action pour que les choses changent. Je pense que c’est tout à fait possible aujourd’hui.» Et la dynamique est lancée, Thessaloniki allyos devrait bientôt prendre la forme d’une véritable organisation pérenne et aujourd’hui, 5 mois après l’évènement, les demandes affluent toujours pour prendre part au mouvement.



Source des données chiffrées sur les transports à Thessalonique : http://peiratesalonica.blogspot.com/

jeudi 25 novembre 2010

Aventures helléniques

Voilà près d'un mois que nous avons quitté la Grèce, il est donc plus que temps de vous relater en quelques mots nos aventures helléniques. Après une semaine de tourisme dans le Pélopponèse, nous sommes ravis de rencontrer enfin des grecs, à Athènes chez Kelly et Stratos, puis à Thessalonique dans la famille Sergiadis. En vivant chez eux, nous découvrons la Grèce autrement, sous un autre angle. Finies (ou presque) les visites de sites antiques aux vieilles pierres, finies les salades grecques et moussaka, nous découvrons la vie à la grecque, des plats beaucoup plus variés, Karioka (chocolats à la canelle et aux noix), gemista (légumes farçis), rougets et moules fris... A Athènes nous passons nos soirées à refaire le monde avec Kelly et Stratos en buvant du tsipouro. A Thessalonique nous vivons en collocation dans l'appartement des enfants Sergiadis, avec Dimitris, Elisabeth, et Manolis. Dimitris nous emmène un soir dans son 4x4 voir le plus beau point de vue nocturne de la ville, avec Elisabeth nous sortons au ciné, au théâtre (monologue en grec sur Maria Callas, incompréhensible et nul même pour des grecs) et dans des bars, et avec Manolis Laurent improvise un soir au tsoura (sorte de luth à long manche). Puis nous gagnons la petite île de Lemnos au nord de la Mer Egée, où la famille Sergiadis possède une jolie maison rouge aux volets verts. Après une violente tempête, nous arpentons l'île désertée en cette période de l'année, et rencontrons moutons, oies, daims, flamants roses, héron et... Papa Yorgos ! Finalement pour clore notre séjour nous prenons un ferry jusqu'à l'île grecque de Chios d'où l'on peut déjà voir les côtes turques que nous rejoignons par bateau le lendemain.


Etape 2 - Pélopponnèse


Etape 3 - Athènes


Etape 4 - Thessalonique


Etape 5 - Lemnos


Toutes ces photos son disponibles sur notre galerie en cliquant ici.

lundi 1 novembre 2010

L’Acropolis, le touriste et le gréviste

A notre arrivée en Grèce par le Péloponnèse, nous n’avions pas l’impression d’être dans un pays en crise. Certes les immenses terrasses des restaurants étaient désertées mais quoi de plus normal en plein mois d’octobre. Aussi, la plupart du temps, le touriste navigue hors de la réalité sociale du pays qu’il visite qui se résume alors aux monuments, aux arts et cultures traditionnelles et à la gastronomie. Le pays d’accueil fait même souvent attention à tenir le touriste éloigné des conflits sociaux, en créant des polices touristiques par exemple, pour qu’il ne conserve qu’une image idyllique de sa visite. Notre première semaine en Grèce peut se résumer ainsi, nulle trace d’une quelconque crise.
 
A notre arrivée à Athènes, nous sommes accueillis par un couple de grecs de notre âge, Stratos et Kelly et, dès les premières discussions la crise fait irruption. Ainsi, Stratos qui prépare une thèse de physique s’est vu supprimer sa bourse du jour au lendemain et ne sait pas s’il pourra aller jusqu’au bout. Dans cette «économie de la connaissance la plus compétitive du monde» promue par l’Union européenne, la première victime de la crise c’est la recherche.  Avec Stratos et Kelly nous rencontrons de jeunes grecs contraints de vivre chez leurs parents, de mener de front trois petits boulots quand ils ont la chance de pouvoir travailler. Ils nous parlent des prix qui augmentent cigarettes, essence, tout, ils nous font part de leurs inquiétudes de cet avenir incertain, de voir les rues d’Athènes se peupler de policiers. Car, en temps de crise, la police devient une solution à toute une multitude de problèmes : elle offre du travail à des jeunes désoeuvrés, elle permet de juguler le développement de la délinquance qui accompagne la paupérisation d’une partie de la population mais aussi de réprimer les mouvements sociaux revendiquant une répartition différente des richesses.


Ainsi, en une semaine, grâce à ces rencontres nous avons entamé une saine mutation, de simples touristes nous sommes devenus des voyageurs, explorateurs des réalités sociales, culturelles et politiques des pays qu’ils traversent. Mais le touriste lui-même peut parfois se retrouver malgré lui face à la réalité conflictuelle des lieux qu’il visite. Nous avons été témoins d’un de ces moments de grâce quand, le 12 octobre dernier une bonne centaine d’employés du Ministère de la culture se sont mis en grève et on bloqué l’accès au site de l’Acropolis, revendiquant le renouvellement de leur contrat de travail censé s’achever le 31 octobre, l’obtention de contrats permanents et le paiement d’arriérés de salaires pouvant pour certains remonter à 24 mois. Ces derniers représenteraient quelques 6 millions d’euros, on peine à croire que le gouvernement grec ait choisi de faire de telles économies de bout de chandelles pour rembourser sa dette de plusieurs centaines de milliards d’Euros ! 

A partir de ce moment s’est mise en place une chorégraphie très soignée entre grévistes, forces de l’ordre, journalistes, touristes et politiques. Ainsi, le premier objectif des grévistes qui était d’attirer l’attention sur leur situation a été atteint : l’Acropolis, premier site touristique de Grèce et symbole de la démocratie athénienne, bloqué pour la troisième fois de l’année, les journalistes ont accouru pour établir un campement permanent devant l’entrée principale. Le lendemain matin, le 13 octobre, c’est au tour des forces de l’ordre d’entrer dans la danse sur la base d’une décision de justice express déclarant le blocage de l’Acropolis illégal. Les gendarmes mobiles prennent littéralement d'assaut le site dans un nuage de gaz lacrymogène enveloppant pelle-mêle grévistes, journalistes et touristes. Au terme de cette variation spectaculaire, la chorégraphie reprend, mais cette fois ce sont les forces de l’ordre qui ont pris le contrôle de l’entrée du site. Toutefois, ce dernier reste bloqué dans la mesure où les salariés en charge de la surveillance du site, jusqu’à lors non impliqués dans le mouvement, se mettent à leur tour en grève par solidarité avec leurs collègues ! 

Deux jours de blocage du «joyau de la Grèce», le nombre de journalistes a triplé et les médias internationaux sont là, nous offrant de fabuleux radio-trottoirs de touristes mécontents de découvrir la réalité d’un pays en crise et de devoir revoir leurs plans : «Nous sommes venus pour l’Acropolis, nous comprenons le problème des grecs avec cette crise économique, mais est-ce que nous devons vraiment être affecté par ça ?» «Le tourisme c’est la principale activité économique de la Grèce avec la marine marchande, cette grève c’est un peu comme si les Grecs se tiraient une balle dans le pied !».
Enfin, le troisième jour, 14 octobre, le gouvernement grec a trouvé le moyen de contourner la grève des gardiens et a pu ainsi donner satisfaction aux revendications légitimes de ces malheureux touristes en ouvrant gratuitement l’accès à l’Acropolis. Ces derniers passent ainsi devant une belle rangée de policiers avant de rejoindre le Parthénon et de méditer sur les heurts et malheurs de la démocratie.

Toutefois, le bruit médiatique international suscité par l’évènement a amené le premier ministre grec à s’exprimer devant le parlement en reprenant à peu de choses près l’argumentaire des touristes : «Donner une telle image à l’échelle mondiale comme nous l’avons vu dans les médias aujourd’hui nuit à notre pays. Est-ce l’image que nous voulons donner de notre pays ? Est-ce de cette manière que nous allons aider les travailleurs dans ce pays, nos entreprises et nos entrepreneurs ? Est-ce de cette manière que nous allons développer le tourisme ? Est-ce de cette manière que nous allons aider l'investissement ? ». On serait tenté de lui retourner la question : est-ce en employant les salariés du Ministère de la culture dans des conditions précaires, en les payant avec un lance pierre que le gouvernement compte aider le développement du tourisme ?