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jeudi 17 mars 2011

«Les questions intéressant la population», point de vue sur l’impasse libanaise

Le fleuve Beyrouth, un égout à ciel ouvert
« Rien ne marche au Liban ! »
Le 1er Décembre dernier, alors que nous faisions nos premiers pas sur le sol libanais, nous avons d’abord cru à un un coup du sort lorsque notre carte bleue a été bloquée dans le distributeur de l’aéroport de Beyrouth. Cependant, nous avons rapidement pris conscience que cette petite péripétie s’inscrivait dans un contexte généralisé de défaillance des services de base. A l’époque, le pays faisait face à une situation de sécheresse relativement aiguë : il n’avait plu qu’une fois depuis le mois de septembre et des coupures d’eau prolongées affectaient déjà une large partie de la population obligée de faire appel à des entreprises privées pour faire remplir leurs citernes. Ces dernières étaient d’ailleurs submergées et bien incapables de répondre à l’ampleur de la demande. Alors que certains habitants d’un même immeuble se cotisaient toutes les semaines pour payer une nouvelle citerne à 100 dollars, d’autres profitaient de la nuit tombée pour siphonner celles de leurs voisins. La tension autour des citernes devenait palpable et certaines inégalités d’autant plus criantes : tandis que beaucoup étaient privés d’eau pour leur consommation de base (vaisselle, douches, lessives...), d’autres plus fortunés faisaient laver leur voiture à grands jets sans aucun complexe. Devant telle pagaille, le ministre en charge pris à bras le corps le problème et déclara dans l’Orient le jour «Il pleuvra la semaine prochaine», offrant ainsi une véritable leçon de décision publique à la libanaise. De fait, si le pays est dans une position particulièrement favorable au regard des précipitations annuelles (661 mm/an), l’eau n’est plus aussi abondante que par le passé   (certaines études prévoient même que le pays devienne déficitaire d’ici 2015-2020) et sa gestion doit faire face à trois enjeux majeurs : 1/ les faibles capacités de stockage existantes pourtant nécessaires pour pallier aux 7 mois de saison sèche, 2/ les difficultés de capture de l’eau à proximité de la mer et 3/ les faiblesses des réseaux et du système de gestion existant (FAO, 2008). A titre d’exemple, sur les 310 millions m3 d’eaux usées générées chaque année, seuls 4 millions m3 sont re-traités quand on estime que 100 millions de m3 pourraient être réutilisés. De même, entre 35 et 50% de l’eau s’échappe des réseaux d’approvisionnement du fait de leur vétusté. Le Liban a donc plus que jamais besoin d’une politique forte et ambitieuse en la matière. 


Jeu : retrouve le fil d'alimentation de l'ampoule
Mais, si les carences de la politique libanaise de l’eau nous ont été révélées par ce contexte de sécheresse exceptionnel, le problème de l’électricité, chronique depuis la guerre civile libanaise (1975 - 1990), ne peut échapper à personne. En effet, le pays souffre de capacités de production très insuffisantes amenant la population à subir des coupures de courant journalières allant de 3 à 12 heures par jour et à recourir à des générateurs particulièrement coûteux. Cette situation d’une part freine la croissance du pays (manque à gagner de 2% d’après le FMI), et d’autre part provoque de fortes inégalités socio-spatiales dont nous avons été les témoins privilégiés. Habitant à la frontière sud-est de Beyrouth nous subissions beaucoup moins de coupures que nos amis habitant à quelques pâtés de maisons mais en banlieue, et qui devaient payer, en plus de leur abonnement mensuel à EDL (environ 20 000 LL, 10 euros), des factures exorbitantes de générateurs pouvant atteindre 100 000 LL (50 euros). Cette «politique» favorise donc le riche Beyroutin tandis que son coût est répercuté sur le modeste banlieusard. Par ailleurs, les générateurs n’ayant pas d’existence légale, le système est propice à toutes les dérives mafieuses. Pourtant d’importants investissements ont été menés dans le secteur (19,7% du total des investissements publics sur la période 1992-2004) dans le cadre de la reconstruction et ont permis d’augmenter sensiblement la production. 2 principaux facteurs permettent d’expliquer ce déficit productif chronique : 1/ le contexte géopolitique générant destructions récurrentes par l’armée israélienne des infrastructures électriques d’une part, et dépendance vis-à-vis de la Syrie pour l’approvisionnement en combustible des centrales, 2/ la mauvaise gestion du secteur caractérisé par le déficit astronomique de l’entreprise Electricité Du Liban (1 Milliard de $ par an environ), les recettes de la société ne couvrant que 40% des dépenses. Les coupures sont ainsi le plus souvent liées à des ruptures d’approvisionnement en carburant, elles-même liées à des défauts de paiement. Là encore le citoyen libanais fait les frais de l’absence d’une politique cohérente et ambitieuse alliant juste tarification (l’électricité étant aujourd’hui vendu moins cher que son coût de production), rénovation du réseau (en 2004, 15% de l’électricité produite était perdue du fait de sa vétusté) et lutte contre la fraude (en 2004, on estimait que 26% de la production était piratée, fraude fonctionnant parfois sur le mode du clientélisme politique).

Les exemples de ce type peuvent être multipliés : le Liban est un des pays où l’accès à Internet est le plus cher au monde, on paye quelqu’un qui vient tendre un câble et facture au minimum 30 $ par mois une connexion défaillante, idem pour avoir des chaines satellitaires piratées... Par accumulation, les câbles viennent envahir les rues constituant d’énormes toiles d’araignée emportées par le moindre coup de vent trop violent. Et les libanais de conclure, avec un beau sourire ironique, sur leur refrain favori : «et oui, rien ne marche au Liban !»

« Tout est politique »
Mais si «rien ne marche au Liban», n’est-ce pas, comme le disent aussi souvent les Libanais, parce que «tout est politique» ?  Et la politique au Liban, est, de l’avis général, nécessairement très compliquée. La grille de lecture occidentale distinguant Gauche et Droite, progressistes et conservateurs est relativement inopérante dans la mesure où la plupart des partis politiques reposent sur une base confessionnelle. Le parti socialiste progressiste en est un bon exemple, plutôt rangé à gauche de par ses valeurs, c’est avant tout le parti de la communauté Druze qui a ses dernières années noué des alliances successivement avec la droite chrétienne, puis avec le Hezbollah, conservateur s’il en est.

Tout parait donc très compliqué au premier abord dans la mesure où ce ne sont pas des programmes et des valeurs politiques qui s’affrontent mais des intérêts communautaires portés par des familles de leaders charismatiques (Jemayel, Harriri, Joumblat...) et donnant lieu à de perpétuels retournements d’alliance. Pourtant, on peut aussi voir les choses de manière relativement simple : Il n’y pas véritablement d’Etat, tout au plus un système administratif que chaque communauté essaie de détourner à son profit. Il est donc très difficile de voir émerger un intérêt général libanais et de réelles politiques publiques s’adressant à tous les libanais quelque soit leur appartenance communautaire. Les débats se focalisent sur des querelles politiciennes interminables sur la légitimité du gouvernement, l'élection du président de la République, les armes du Hezbollah et, dernière en date, l’affaire du Tribunal Spécial pour le Liban (TSL). Ces querelles occupent tout l’espace politique, bloquent l’action du gouvernement et relèguent à l’arrière plan «les questions qui intéressent la population», expression communément usitée dans la presse pour désigner les politiques publiques essentielles telles que l’éducation, la santé, l’eau ou l’électricité... De fait, le citoyen libanais n’attend rien de l’Etat mais compte uniquement sur sa communauté et son chef pour prendre en charge ses besoins primaires, avec toujours la peur d’être submergé par la communauté voisine. In fine, les dirigeants politiques, qui seuls pourraient faire évoluer le système, ont tout intérêt à maintenir le statu quo dans la mesure où ils en tirent leur légitimité et leur pouvoir. La boucle est bouclée.

Mais le tableau resterait incomplet sans mentionner le rôle que joue les puissances étrangères sur la scène libanaise depuis le XIXème siècle, chacune ayant développé des liens privilégiés avec telle ou telle communauté. La grille de lecture de la scène politique libanaise la plus communément admise aujourd’hui dans la presse internationale repose d’ailleurs sur les relations des différences forces politiques avec l’étranger. Ainsi, depuis 2005, le pays est gouverné par une majorité pro-occidentale alliant les principaux partis sunnites (Le courant du futur de la famille Hariri) et une partie des chrétiens au sein du mouvement dit du 14 mars, majorité à laquelle s’oppose l’alliance dite du 8 Mars composée des principaux partis chiites (Hezbollah et Amal) et d’une partie des chrétiens (Courant patriotique libre de Michel Aoun) soutenue par l’Iran et la Syrie.
 
Futur mémorial de la guerre civile à Beyrouth
Une équation insoluble
A notre arrivée, et aujourd’hui encore, le point de discorde concernait la question du TSL institué par l’ONU pour juger les responsables de l’assassinat en 2005 de l’ancien premier ministre Rafic Hariri. En effet, de nombreuses fuites laissent entendre de manière quasi-certaine que l’acte d’accusation du TSL va incriminer des hauts-responsables du Hezbollah, ce dernier a déjà promis de «couper la main» à quiconque s’en prendrait à ses membres. Dès lors, l’opposition n’a de cesse de réclamer du gouvernement qu’il rejette l’autorité du TSL considéré comme le fruit d’un complot américano-israélien. De fait, le Liban se trouve devant une équation insoluble : le maintien du TSL est considéré comme une agression par le Hezbollah, tandis que son rejet serait perçu comme une trahison pour la communauté sunnite dont était issu Rafic Hariri. C’est dans ce contexte que, à la mi-janvier, l’opposition se retire du gouvernement dirigé par Saad Hariri (fils de Rafic)provoquant de facto la chute de ce dernier. Le Liban est depuis entré dans une zone de turbulences où les choses évoluent au jour le jour, voire d’heures en heures.

Quelques jours après la chute du gouvernement, le 18 janvier, nous sommes réveillés au petit matin par un premier SMS d’un ami libanais nous invitant à être prudents en raison de la situation politique. 10 minutes plus tard, une collègue nous appelle pour nous dire de ne pas venir au bureau situé dans le quartier Hamra au centre ville, de peur que de violentes manifestations n’éclatent sur la place des Martyrs. En réalité, nous apprenons le lendemain par la presse que ce sont seulement quelques hommes en noir (signe de l’appartenance au Hezbollah), rassemblés furtivement à quelques endroits-clés de la capitale, qui ont intentionnellement généré cette petite brise de panique : des écoles ont été fermées à la hâte, de nombreux commerces ont baissé leurs rideaux et le téléphone arabe a fonctionné à plein régime. Dans les jours qui suivent, l’armée se déploie dans le pays et en particulier à Beyrouth déballant hélicoptères, tanks et check-points, ce qui n’a pas vraiment pour effet de rassurer la population aux vues de son impuissance notoire.

En parallèle, les tractations politiques pour nommer un nouveau gouvernement battent leur plein. Finalement, le retournement d’alliance du bloc parlementaire mené par le chef druze Walid Joumblatt (une dizaine de députés) et quelques députés sunnites permet à à l’opposition d’obtenir la majorité au parlement pour la nomination d’un nouveau premier ministre.

Un vent de panique s’empare du Liban. Cette fois, la communauté sunnite manifeste violemment dans les rues et, de nouveau, le pays s’arrête. Mardi 25 janvier est décrété «Jour de la colère». Les principales routes sont bloquées, en particulier celle qui mène à l’aéroport. A Tripoli, on assiste à des scènes d’émeutes, des boutiques appartenant à des proches du nouveau premier ministre sont vandalisées et une voiture de la chaine de télévision Al-Jazeera est brûlée tandis que les journalistes de la chaîne sont «exfiltrés» par l’armée qui tire des coups de semonce pour ramener au calme les manifestants. A la fin de la journée on dénombre plusieurs dizaines de blessés essentiellement dans les rangs de l’armée. Les dégâts matériels et humains ne sont pas très graves, mais cela suffit pour que les Libanais replongent dans la hantise de la guerre civile : dans les bureaux de Hamra, on embarque les gros ordinateurs chez soi de peur que l’immeuble soit dévalisé et que les snipers envahissent le quartier. Les rues commerçantes de ce quartier chic sont désertes, les grandes artères habituellement encombrées d’interminables embouteillages sont totalement vides. Mais, dès le lendemain le calme revient dans le pays, à l’exception de certains quartiers sunnites où une partie de la population continue à exprimer sa colère.


Cette panique dans laquelle nous avons été prise pendant quelques jours et qui a pu par instant nous gagner était-elle totalement irrationnelle ? Ou bien est-ce simplement une théâtralisation à outrance des rapports de force politiques dont le résultat est la peur généralisée de son voisin de confession ou d’obédience politique différente ? Doit-on croire, comme l’ex-majorité, à «un coup d’Etat institutionnel» du Hezbollah faisant tomber le Liban dans le giron de l’Iran et condamnant le pays à un destin comparable à celui de Gaza ? Ou s’agit-il d’une simple alternance, certes difficilement qualifiable de démocratique vu le climat dans lequel elle s’opère, mais qui amènerait le Hezbollah à faire face à ces responsabilités de parti de gouvernement ? Face à cette tension latente, alors que certains sont gagnés par la peur, d’autres finissent par s’agacer, affirmant préférer un conflit ouvert une fois pour toute en lieu et place de cette paranoïa généralisée.

Aujourd’hui, un mois et demi après notre départ,  le nouveau Premier ministre n’a toujours pas réussi à former son gouvernement. La nouvelle opposition refuse d’y participer et a organisé une manifestation de masse réunissant plusieurs centaines de milliers de Libanais dimanche dernier pour dénoncer les armes du Hezbollah. Ce faisant, elle utilise les mêmes méthodes de blocage qu’elle dénonçait hier.  Toutefois, une lueur d’espoir pointe à l’horizon : de jeunes libanais, armés de leurs comptes Facebook et inspirés par les révolutions tunisiennes et égyptiennes, veulent faire tomber le régime confessionnel. Ils étaient «des centaines» à défiler dans les rue de Beyrouth le 27 février, puis «des milliers» le 6 mars, et des tentes ont été plantées dans le sud du pays à Tyr le 9 mars. Le mouvement semble prendre, mais la tâche s’annonce plus ardue qu’ailleurs comme le confesse un des manifestants : «Les pays arabes ont chacun un seul dictateur quand nous en avons au moins sept ou huit» (site ilouban).

Sources :
Sur la politique de l’eau : le site de la FAO http://www.fao.org/nr/water/aquastat/countries/lebanon/index.stm, le site du plan bleu http://www.planbleu.org/
Sur la gestion de l’électricité : Eric Verdeil, Electricité et territoires, un regard, sur la crise libanaise, Revue Tiers Monde (2009) http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00364629/fr/

mardi 30 novembre 2010

Thessalonique : une jeunesse impatiente


Le 14 novembre dernier, à l’issue des élections municipales grecques, l’écologiste Yiannis Boutaris a été élu maire de Thessalonique avec seulement 419 voix d’avance sur son rival conservateur. C’est une petite révolution pour la ville dirigée par les conservateurs depuis 24 ans. 24 ans, c’est précisément l’âge de Michaelis et Elisabeth qui n’ont toutefois pas attendu ces élections pour consacrer leur énergie à faire évoluer leur ville natale. Ce jeune couple fraîchement sorti d’études de journalisme, nous a ainsi fait découvrir sa ville et, au cours de nos déambulations, nous a montré tout l’attachement qu’ils ressentaient pour elle.

Capitale des Balkans
Après la tentaculaire Athènes, flâner dans les rues de Thessalonique offre un vrai bol d’air : le contraste entre les deux cités nous évoque la différence de qualité de vie entre Paris et Lyon. Port ouvert sur le nord de la Mer Egée, la ville est nichée au creux du golfe Thermaïque, comme un bras étreignant la mer. Le paysage urbain, d’apparence anarchique, dissimule de nombreuses ruines antiques et de vielles églises byzantines encerclées, parfois étouffées, par de hauts immeubles contemporains. Reconstruite en 1917 suite à l’incendie qui ravagea la vieille ville, c’est l’architecte Français Ernest Evrard qui lui a donné son visage actuel en traçant de grands artères parallèles, telles les piétonnes Aristotellous et Gounaris, qui relient la vieille ville sur la colline en surplomb et le front de mer. Cette organisation simple permet au visiteur de toujours se repérer par rapport à la mer et donne l’impression agréable d’une ville aérée et facile à appréhender.

Sur la corniche récemment réaménagée toutes les générations se croisent, fascinées par le spectacle de la mer agitée les jours de houle et des lumières éblouissantes du couchant. Ici, il y a un siècle se mélangeaient juifs séfarades, Turcs musulmans, Grecs Orthodoxes, Bulgares et Occidentaux faisant de Thessalonique la capitale des Balkans. Mais, à l’image de la Turquie et de la Grèce d’aujourd’hui, la ville a été homogénéisée : conséquence de la «Grande catastrophe». En 1923, après la défaite de la Grèce face à la Turquie, un accord d’échanges de population est conclu amenant 1,5 millions de Grecs orthodoxes à quitter l’Anatolie, où ils vivaient depuis plusieurs millénaires, et inversement les Turcs musulmans doivent s'exiler de Grèce. Parmi ces victimes de la construction des Etats-nations, les arrières-grands-parents d’Elisabeth, qui vivaient dans la région de Pontou située au Sud-Est de la Mer noire, ont ainsi été contraints de s’installer à Thessalonique. Plus tard, la déportation à Auschwitz de la quasi-totalité de la communauté juive a en quelque sorte achevé ce processus d’homogénéisation culturelle de la ville. Aujourd’hui, avec une agglomération d’un peu plus d’un million d’habitants, Thessalonique est la seconde ville de Grèce et, suite à l’élargissement vers l’est de l’Union Européenne, la cité renoue avec sa vocation de capitale régionale. Les échanges économiques se multiplient avec la Bulgarie : les Saloniciens franchissent ainsi fréquemment la frontière bulgare pour aller faire des achats, implanter des entreprises, profiter des stations de ski ou simplement faire un plein d’essence.

Amoureux de leur ville, Michaelis et Elisabeth portent sur elle un regard critique d’autant plus aiguisé, pointant notamment les problèmes liés au transport. Avec 900 000 déplacements quotidiens effectués en voiture et seulement 1 Salonicien sur 4 utilisant les transports en commun, uniquement constitués de bus, les rues sont constamment obstruées par la circulation et le stationnement anarchique (66% des véhicules sont stationnés illégalement). Ce qui a également des conséquences en terme de pollution : la concentration des particules polluantes dans l’atmosphère dépassant les seuils fixés par l’Union Européenne en moyenne 250 jours par an ! Pour le jeune couple, la ligne de métro actuellement en construction qui couvrira le centre ville ne résoudra que très partiellement le problème lié à l’étalement de l’agglomération. Il rappelle également que la géographie de la ville plaide naturellement pour le développement de transports publics maritimes qui existaient d’ailleurs jusque dans les années 50/60. A ce titre, la municipalité a enfin envisagé la création de deux lignes maritimes : l’une omnibus longeant la corniche et l’autre reliant le port à la ville périphérique de Kalamaria. Un autre problème important a trait au manque d’espaces publics et d’espaces verts, en effet on y compte seulement 2,5 m2 d’espace vert par habitant en y intégrant les forêts alentours !

Thessalonique autrement
Alors, quand pour son 20ème anniversaire, le journal local Parrallaxis pour lequel il travaille a décidé d’organiser plus qu’une simple fête d’anniversaire mais tout une série d’évènements d’envergure pour ‘changer la ville’, c’est tout naturellement que Michaelis s’est lancé corps et âme dans l’aventure. Avec une dizaine d’autres personnes, ils forment le noyau dur du projet Thessaloniki Allyos, ‘Thessalonique autrement’ qui pendant deux jours, les 5 et 6 Juin dernier, a changé le visage de la ville au rythme de 65 opérations, 15 interventions architecturales et artistiques, 16 concerts, 10 spectacles de théâtre, des spectacles de rue et des déambulations en vélo et à roller mobilisant plus de 250 bénévoles et 30 000 participants.

Nous sommes revenus avec Michaelis et Elisabeth sur les quelques lieux où se sont déroulés les évènements les plus significatifs à leurs yeux. Ils nous font découvrir ces bâtiments art-nouveau du début du siècle dernier, laissés à l’abandon, piégés entre de grands immeubles modernes qui les effacent. En juin dernier, ces bâtisses ont été investies par des architectes analysant leurs structures et expliquant leur histoire sur des posters et par des musiciens y donnant des concerts. Un peu plus loin, la lugubre rue Ernest Evrard, étroite allée bordée d’immeubles à moitié abandonnés qui correspond à «tout ce que la ville a fait pour rendre hommage à celui qui lui a donné son visage actuel», a été illuminée de dizaines de petites loupiotes suspendues, dans une ambiance qui rappelle la fête des lumières lyonnaise. Plusieurs centaines de personnes se sont alors rendues dans cette ruelle enchantée pour assister à une soirée avec concert de swing et spectacle de flamenco au programme. Enfin, Michaelis nous emmène sur une petite placette plantée de quelques arbres et de bancs publics, il explique fièrement qu’avant, il n’y avait rien ici, seulement une rangée de conteneurs à ordures. Nous nous asseyons sur l’un des bancs, en face de nous deux vieux sont assis et discutent, apostrophent un voisin qui passe... Pour Michaelis, c’est la réalisation la plus emblématique de Thessaloniki allyos, celle qui illustre le mieux le nouveau visage que pourrait prendre la ville : une ville plus ouverte, plus chaleureuse truffée d’espaces publics hospitaliers. Mais ça n’a pas été simple, il a d’abord fallu convaincre les habitants au terme de longues heures de discussion, lever la méfiance et l’incompréhension à l’égard de ces jeunes qui veulent changer la ville bénévolement ! Mais, finalement, ils ont accepté et certains ont même mis la main à la patte : tel commerçant tirant une rallonge pour que l’équipe ait de l'électricité, tel autre apportant le café ou de quoi se restaurer. Les lignes ont bougé, les habitants se sont investis pour leur quartier et même s’il ne s’agit là que d’un espace de 100 m2 pourquoi cette dynamique ne s’étendrait-elle pas à toute la ville ? Le projet a tout de même rencontré ses limites : l’équipe de Thessaloniki allyos souhaitait que des étudiants en Arts plastiques réalisent une grande fresque murale sur le crépis défraîchi de l’immeuble qui surplombe la nouvelle placette. Des volontaires ont passé plusieurs jours dans l’immeuble à frapper à chaque porte, tentant de convaincre du bien fondé du projet, mais ces efforts n’ont pas abouti. Aujourd’hui on peut lire sur ce mur un tag révélateur : «Pensons l’impossible avant qu’il soit impossible de le penser»...

Alors, même si ce nouveau maire suscite l’espoir et quoi qu’il advienne des politiques, pour Michaelis et Elisabeth c’est aux habitants, par leurs initiatives, de changer leur ville. Pleine d’énergie et d’envies, mais méfiante envers les institutions, cette jeunesse impatiente développe sa propre philosophie émancipatrice reposant sur l’auto-organisation des citoyens : «Si je veux changer quelque chose, je dois prendre les choses en mains sans rien attendre de l'Etat et essayer de faire quelque chose par moi-même avec mes amis, avec mes voisins...», «Se plaindre ne suffit plus, c'est le moment de passer à l’action, de s’organiser, de former des groupes plus ou moins nombreux rassemblant des gens qui veulent les mêmes choses et de passer à l’action pour que les choses changent. Je pense que c’est tout à fait possible aujourd’hui.» Et la dynamique est lancée, Thessaloniki allyos devrait bientôt prendre la forme d’une véritable organisation pérenne et aujourd’hui, 5 mois après l’évènement, les demandes affluent toujours pour prendre part au mouvement.



Source des données chiffrées sur les transports à Thessalonique : http://peiratesalonica.blogspot.com/

lundi 1 novembre 2010

L’Acropolis, le touriste et le gréviste

A notre arrivée en Grèce par le Péloponnèse, nous n’avions pas l’impression d’être dans un pays en crise. Certes les immenses terrasses des restaurants étaient désertées mais quoi de plus normal en plein mois d’octobre. Aussi, la plupart du temps, le touriste navigue hors de la réalité sociale du pays qu’il visite qui se résume alors aux monuments, aux arts et cultures traditionnelles et à la gastronomie. Le pays d’accueil fait même souvent attention à tenir le touriste éloigné des conflits sociaux, en créant des polices touristiques par exemple, pour qu’il ne conserve qu’une image idyllique de sa visite. Notre première semaine en Grèce peut se résumer ainsi, nulle trace d’une quelconque crise.
 
A notre arrivée à Athènes, nous sommes accueillis par un couple de grecs de notre âge, Stratos et Kelly et, dès les premières discussions la crise fait irruption. Ainsi, Stratos qui prépare une thèse de physique s’est vu supprimer sa bourse du jour au lendemain et ne sait pas s’il pourra aller jusqu’au bout. Dans cette «économie de la connaissance la plus compétitive du monde» promue par l’Union européenne, la première victime de la crise c’est la recherche.  Avec Stratos et Kelly nous rencontrons de jeunes grecs contraints de vivre chez leurs parents, de mener de front trois petits boulots quand ils ont la chance de pouvoir travailler. Ils nous parlent des prix qui augmentent cigarettes, essence, tout, ils nous font part de leurs inquiétudes de cet avenir incertain, de voir les rues d’Athènes se peupler de policiers. Car, en temps de crise, la police devient une solution à toute une multitude de problèmes : elle offre du travail à des jeunes désoeuvrés, elle permet de juguler le développement de la délinquance qui accompagne la paupérisation d’une partie de la population mais aussi de réprimer les mouvements sociaux revendiquant une répartition différente des richesses.


Ainsi, en une semaine, grâce à ces rencontres nous avons entamé une saine mutation, de simples touristes nous sommes devenus des voyageurs, explorateurs des réalités sociales, culturelles et politiques des pays qu’ils traversent. Mais le touriste lui-même peut parfois se retrouver malgré lui face à la réalité conflictuelle des lieux qu’il visite. Nous avons été témoins d’un de ces moments de grâce quand, le 12 octobre dernier une bonne centaine d’employés du Ministère de la culture se sont mis en grève et on bloqué l’accès au site de l’Acropolis, revendiquant le renouvellement de leur contrat de travail censé s’achever le 31 octobre, l’obtention de contrats permanents et le paiement d’arriérés de salaires pouvant pour certains remonter à 24 mois. Ces derniers représenteraient quelques 6 millions d’euros, on peine à croire que le gouvernement grec ait choisi de faire de telles économies de bout de chandelles pour rembourser sa dette de plusieurs centaines de milliards d’Euros ! 

A partir de ce moment s’est mise en place une chorégraphie très soignée entre grévistes, forces de l’ordre, journalistes, touristes et politiques. Ainsi, le premier objectif des grévistes qui était d’attirer l’attention sur leur situation a été atteint : l’Acropolis, premier site touristique de Grèce et symbole de la démocratie athénienne, bloqué pour la troisième fois de l’année, les journalistes ont accouru pour établir un campement permanent devant l’entrée principale. Le lendemain matin, le 13 octobre, c’est au tour des forces de l’ordre d’entrer dans la danse sur la base d’une décision de justice express déclarant le blocage de l’Acropolis illégal. Les gendarmes mobiles prennent littéralement d'assaut le site dans un nuage de gaz lacrymogène enveloppant pelle-mêle grévistes, journalistes et touristes. Au terme de cette variation spectaculaire, la chorégraphie reprend, mais cette fois ce sont les forces de l’ordre qui ont pris le contrôle de l’entrée du site. Toutefois, ce dernier reste bloqué dans la mesure où les salariés en charge de la surveillance du site, jusqu’à lors non impliqués dans le mouvement, se mettent à leur tour en grève par solidarité avec leurs collègues ! 

Deux jours de blocage du «joyau de la Grèce», le nombre de journalistes a triplé et les médias internationaux sont là, nous offrant de fabuleux radio-trottoirs de touristes mécontents de découvrir la réalité d’un pays en crise et de devoir revoir leurs plans : «Nous sommes venus pour l’Acropolis, nous comprenons le problème des grecs avec cette crise économique, mais est-ce que nous devons vraiment être affecté par ça ?» «Le tourisme c’est la principale activité économique de la Grèce avec la marine marchande, cette grève c’est un peu comme si les Grecs se tiraient une balle dans le pied !».
Enfin, le troisième jour, 14 octobre, le gouvernement grec a trouvé le moyen de contourner la grève des gardiens et a pu ainsi donner satisfaction aux revendications légitimes de ces malheureux touristes en ouvrant gratuitement l’accès à l’Acropolis. Ces derniers passent ainsi devant une belle rangée de policiers avant de rejoindre le Parthénon et de méditer sur les heurts et malheurs de la démocratie.

Toutefois, le bruit médiatique international suscité par l’évènement a amené le premier ministre grec à s’exprimer devant le parlement en reprenant à peu de choses près l’argumentaire des touristes : «Donner une telle image à l’échelle mondiale comme nous l’avons vu dans les médias aujourd’hui nuit à notre pays. Est-ce l’image que nous voulons donner de notre pays ? Est-ce de cette manière que nous allons aider les travailleurs dans ce pays, nos entreprises et nos entrepreneurs ? Est-ce de cette manière que nous allons développer le tourisme ? Est-ce de cette manière que nous allons aider l'investissement ? ». On serait tenté de lui retourner la question : est-ce en employant les salariés du Ministère de la culture dans des conditions précaires, en les payant avec un lance pierre que le gouvernement compte aider le développement du tourisme ?